vendredi 13 juillet 2012

Femmes et Hommes

Mr. J.L.B. Matekoni tâta de nouveau le cuir.  
C'était une sensation très douce et il s'imaginait déjà dans le salon de Zebra Drive, installé dans ce fau­teuil, à caresser les accoudoirs en contemplant le pla­fond. Derrière lui, dans la cuisine, Mma Ramotswe , serait occupée à la préparation du dîner et l'odeur terriblement appétissante de l'un de ses délicieux ragoûts flotterait dans l'appartement. C'était une vision de perfection, un avant-goût de ce que devait être le paradis, s'il existait. 
Était-ce mal pour un homme d'être assis dans un tel fauteuil et d'avoir des pensées comme celles-là ? se demanda-t-il. 
Pas vraiment, même si, ces derniers temps, on voyait de plus en plus de gens chercher à culpabiliser les hommes à ce propos. Il avait récemment entendu à la radio une émission dans laquelle l'une de ces personnes - une femme - affirmait que les hommes étaient paresseux par nature et qu'ils voulaient que les femmes soient en permanence à leur service. Quelle drôle d'idée ! Lui-même, pour commencer, était loin d'être pares­seux. 
Toute la journée, il travaillait dur au Tlokweng Road Speedy Motors, il ne laissait jamais tomber un client et il confiait à Mma Ramotswe tout l'argent qu'il gagnait pour régler leurs dépenses communes.
 Et si, de temps en temps, il lui prenait l'envie de s'asseoir dans un fauteuil afin de délasser ses mem­bres endoloris, y avait-il quoi que ce fût à y redire ?  
Mma Ramotswe aimait bien faire la cuisine et lorsqu'il s'avisait de venir lui demander s'il pouvait lui être utile, elle le chassait sans cérémonie. Non, décidément, de telles personnes se montraient injus­tes envers les hommes et, de plus, elles se trompaient.  
À ce moment de sa réflexion, il se prit à penser aux apprentis et s'aperçut alors qu'il y avait peut-être du vrai dans ce qui avait été dit. C'étaient ces garçons-là qui donnaient une mauvaise image des hommes, avec leurs manières négligées et leur arrogance envers les femmes. C'étaient eux. […] 

Mr. J.L.B. Matekoni hésita. Il avait très envie d'un fauteuil confortable. 
Sa vie était remplie d'essieux, de pièces de moteur et de cambouis. Elle était une bataille, une bataille de chaque instant : il fallait maintenir les moteurs en état de marche malgré la poussière et les bosses sur les routes, autant d'enne­mis pour les mécanismes ; il fallait empêcher les apprentis de casser tout ce qu'ils touchaient. Mr. J.L.B. Matekoni se battait en permanence. Alors, à la fin de la journée, un fauteuil comme celui-ci pou­vait apporter bien des compensations. Il était impos­sible d'y résister. […] 

- Vous serez très heureux dans ce fauteuil, Rra. Très heureux. (dit le vendeur).
In : 1 cobra, 2 souliers et beaucoup d'ennuis, d' Alexander McCall Smith 2007