lundi 7 février 2011

La Vie Aux Aguets - William BOYD - Roman -

Quand on ouvre un bouquin, que l’on commence la lecture et  que chaque ligne parcourue est un plaisir, il n’y a peut-être pas besoin de chercher plus loin. Cela a été le cas pour chacun des livres de William Boyd que j’ai lu jusqu’à présent. Celui que je vais évoquer aujourd’hui me permet enfin de parler de cet auteur dans une  rubrique «  polar ».
La vie aux aguets(Restless), publié en France en 2007 au seuil, nous replonge dans deux époques passées mais que les moins jeunes d’entre nous pourront se remémorer suivant leur âge.
      En 1976 , Ruth est une jeune femme indépendante qui donne des cours d’anglais à Oxford pour  une entreprise d’enseignement de langues. Elle élève son fils de cinq ans en ce mois de juin qui subit les prémices de la fameuse canicule dont les plus de 40 ans se souviendront. Ce personnage est ici celui du présent et nous permet de vivre ou revivre cette époque où les étudiants iraniens épris de liberté manifestaient pour le départ du Shah d’Iran sans avoir ce qui les attendaient, où l’on roulait en vieille R5 fatiguée, sans climatisation, et bien sûr sans les moyens actuels de joindre à chaque instant les personnes qui nous sont chères.
            Cette façon de situer le présent en 1976 permet à Boyd, en 2006, de nous intéresser plus facilement à une énigme intrigante qui se passe encore une trentaine d’années plus tôt, pendant la 2ème guerre mondiale. Sally, la mère fantasque de Ruth, va nous y entraîner. Lorsqu’elle reçoit la visite de sa fille et de son petit-fils de 5ans en ce mois de juin 1976, la vieille femme est, à leur grande surprise, en fauteuil roulant !Elle serait tombée et l’hôpital lui aurait conseillé de se déplacer le plus souvent possible ainsi. C’est d’ailleurs bien pratique pour transporter des pots de confiture ou bricoler à table. Sa fille vaudrait-elle bien lui rendre quelques petits services ? Et accepterait-elle de lire les mémoires que la vieille femme a commencé à rédiger ? En guise de mémoires, la vieille femme prétend s’appeler véritablement Eva, être d’origine russe et avoir servi sa nouvelle patrie l’Angleterre en travaillant pour une officine mystérieuse et son non moins mystérieux patron.Pour sa fille Ruth, c'est certain, Maman perd la boule !
      Mon avis : William Boyd réussit ici un roman plein de tendresse et d’admiration pour ses personnages féminins dont la plus libre et libérée (« free woman » en anglais est équivoque) n’est pas celle que l’on pourrait croire.
      Le monde de 1941 est, sans surprise, plein de chausse-trappes, d’ennemis connus et inconnus, de mensonges et de faux semblants et la trahison apparaitra bientôt dans le récit qu’écrit Sally-Eva.
      Mais le monde de 1976 n’a rien à lui envier : les manifestants iraniens sont surveillés et photographiés par la police, une routarde Allemande hébergée chez Ruth est-elle seulement une hippie ou est-elle liée à la fraction armée rouge de Baader ? A Ruth aussi on demande son aide patriotique en surveillant ses étudiants et invités… La paix est aussi une période difficile à gérer.
      Alors, bien sûr, situer l’action du présent en 1976 a beaucoup de charme et nous apporte autant de dépaysement que l’époque de 1941 mais le mérite est aussi de rendre intéressante la recherche du personnage de traître qui a mis en danger la pauvre Sally-Eva pendant la guerre. 
      Trente ans après, il n’est pas idiot de présumer qu’il ou elle est encore de ce monde, en pleine forme, vivant sa vie sans remord et ayant peut-être même profité de sa trahison alors qu'en faire la recherche en 2006 aurait sans doute manqué d'intérêt autre qu'historique. 
      Situer cette enquête pendant l'été caniculaire de 1976 ajoute encore une dimension d'étrangeté, comme l'a fait Ruth Rendell pour son magnifique "Le Petit Été De La Saint-Luke" que j'affectionne.
      Oui, William Boyd réussit bien son coup et j’ai adoré cette lecture reposante en sortant de « Tokyo Ville Occupée » de David Peace

      A lire :oui

      L'auteur : William Boyd 
      Le résumé  extrait de wikipedia.
      [...]Un chapitre sur deux, Ruth fait part au lecteur de sa vie quotidienne (son fils Jorchen, ses élèves, l'apparition de l'oncle de Jorchen, un délinquant) ainsi que de ses inquiétudes vis à vis des révélations de Sally qu'elle pense atteinte de paranoïa. Mais peu à peu, Ruth doit admettre le passé de sa mère d'autant plus que celui-ci se rappelle à elle un jour.

      De son côté, Eva-Sally narre ses aventures sous le titre de L'Histoire d'Eva Delectorskaya. Après la mort de son frère à Paris, Eva jeune femme indépendante apprend que celui-ci faisait partie d'un groupe d'espionnage. Elle est convaincue de reprendre le travail de Kolia par son chef Lucas Romer à la British Secutity Coordination (BSC). Les missions d'Eva la conduisent de Belgique en Angleterre de New York au Nouveau-Mexique où l'attend la plus importante. Trahie sur le point de transmettre une carte, Eva assassine son correspondant et comprend l'identité de la brebis galeuse au sein des services[...
      Note sur le contexte historique de La Vie aux aguets par l'auteur 
      La Vie aux aguets est, bien entendu, une oeuvre de fiction, mais une grande partie de son contenu est fondée sur des fait réels - des faits peu connus néanmoins.
      Très peu de temps après être devenu, en mai 1940, Premier ministre de l'Angleterre, et son pays se retrouvant seul à faire face à la puissance de l'Allemagne nazie, Winston Churchill se fixa une tâche suprême : persuader les États-Unis de se joindre à la guerre en Europe en tant qu'allié de la Grande-Bretagne.
      On oublie aujourd'hui, en cette époque de la prétendue « relation privilégiée », à quel point, en 1940-1941, cet objectif était rude et improbable. Prêt à aider la Grande-Bretagne, le président Roosevelt se heurtait à un Congrès complètement anti-interventionniste et à une population bien décidée à ne pas aller se battre de nouveau en Europe. Les sondages indiquaient régulièrement que 80 % des Américains étaient opposés à la guerre. De plus, une anglophobie considérable, pour ne pas dire violente, régnait aux États-Unis.
      En conséquence, le gouvernement britannique décida qu'une cam­pagne de persuasion était nécessaire pour changer le cours de cette grande marée de l'opinion publique. En 1940, avec la complicité du gouvernement américain, un bureau fut établi à New York sous l'appellation inodore de British Security Coordination (BSC). La BSC devint bientôt une vaste organisation d'opérations clandes­tines, employant à son apogée quelque trois mille personnes tra­vaillant à partir de deux étages du Rockefeller Center. Leur tâche était simple : amener par tous les moyens les Américains à changer d'idée quant à leur ralliement au conflit européen, et engager une guérilla politique contre les non-interventionnistes ou les organisa­tions perçues comme anti-anglaises ou pro-nazies, tels l'America First Committee ou le German-American Bund.
      C'est à ces fins que la BSC instillait de la propagande pro-britan­nique dans les journaux américains, passait des informations en avant-première aux éditorialistes célèbres, manipulait les nouvelles diffusées par les radios, harcelait les ennemis politiques au Congrès et dans l'industrie, et répandait de méchants bruits sur les buts et intentions de l'Allemagne nazie. Le Washington Post décrivait récemment les activités de la BSC comme un « magistral pro­gramme d'action clandestine - sans doute le plus efficace de l'histoire ».
      Une bonne partie de La Vie aux aguets se déroule sur cette toile de fond. Lucas Romer, le maître espion, est un personnage clé de la BSC. Eva Delectorskaya travaille sur le terrain, contrôle deux sta­tions de radio, dissémine de fausses nouvelles dans les agences de presse et les journaux américains. Tout ceci était pratiqué couram­ment aux États-Unis par les Britanniques avant Pearl Harbour. L'histoire des fausses cartes, exposant les ambitions nazies dans les Amériques du Sud et centrale, est parfaitement authentique. Même si Roosevelt, J. Edgar Hoover et le FBI connaissaient l'existence de la BSC, ils n'avaient à coup sûr aucune idée véritable de l'échelle ni du cynisme manipulateur de ses opérations. Hoover commença à s'inquiéter de la taille de la BSC vers la fin de 1941, mais l'attaque du Japon sur Pearl Harbour rendit ses soucis superflus. Quelques jours plus tard, Hitler déclarait unilatéralement la guerre aux États­Unis et le rêve de Churchill devenait réalité. La Grande-Bretagne avait désormais son allié tout-puissant - la guerre contre l'Allemagne pouvait être gagnée, à coup sûr. Mais il s'en était fallu de peu. Si les Japonais n'avaient pas attaqué, ou si l'étendue des opérations clan­destines de la BSC et ses manipulations de l'information avaient été révélées[…], alors l'opinion publique américaine, plus isolationniste que jamais, se serait opposée avec plus de ferveur encore à toute intervention. En l'occurrence, pour l'Angleterre, ce sont les Japonais et Hitler qui finalement - et ironi­quement - firent la différence.
      Si l'histoire des opérations secrètes de la BSC aux États-Unis est depuis quelques années, mieux connue des historiens de la Seconde Guerre mondiale et des spécialistes des affaires de renseignement, elle demeure, à mon avis, presque totalement ignorée du monde en général. En fait, elle constitue encore une sorte d'embarras historico­politique. Ainsi que le Washington Post le remarquait: « Comme tant d'autres opérations des services secrets, celle-ci comportait une déli­cieuse ambiguïté morale. Les Britanniques utilisèrent des méthodes impitoyables pour atteindre leurs buts, et, à l'aune des standards du temps de paix, certaines de leurs activités peuvent paraître scanda­leuses. Pourtant, elles furent pratiquées pour la cause de l'Angleterre contre les nazis, et, en amenant l'Amérique à l'intervention, les espions britanniques ont aidé à gagner la guerre. »

      William Boyd

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