jeudi 10 mai 2012

Entretien avec des jeunes filles

 Dans le foyer, j'ai rencontré sept des camarades de classe d'Amanda et de Sophie. La directrice et moi avions pris place au milieu de la pièce, en face des filles assises en demi-cercle.
- Amanda..., a commencé Reilly Moore. Ben, c'est Amanda, quoi. Vous voyez ?
- Non, justement, je ne vois pas, ai-je répliqué. Gloussements.
- Ben, elle est trop, quoi.
Roulements d'yeux. Nouveaux gloussements.
- Ah, d'accord ! « Elle est trop, quoi. » Ça y est, j'ai compris.
Regards vides. Pas de gloussements.
- Ben ouais, elle écoute quand on lui parle, c'est sûr, a expliqué Brooklyn Donne. Mais si on attend qu'elle balance des trucs sur elle - comme, je sais pas, moi, pour qui elle craque ou quelles applis elle a sur son iPad -, ben, on peut attendre longtemps...
Sa voisine, Coral ou Crystal, a fait les gros yeux.
- Genre, ça arrivera jamais.
- Jamais, quoi, a renchéri une autre.
Une précision saluée par un hochement de tête col¬lectif.
- Et sa copine Sophie ? ai-je demandé.
- Yeurk !
- Trop ringarde !
- Cette nana, c'est Jeveuxgravedevenirquelqu'un¬point-com.
- Nan, point-org...
- Ouais, sûr.
- J'ai entendu dire qu'elle voulait te rentrer comme amie sur Facebook.
- Yeurk.
- Ouais, sûr.
Après la naissance de ma fille, j'avais caressé l'idée d'acheter un fusil pour décourager tout éventuel prétendant qui se pointerait chez nous d'ici à une quinzaine d'années. Mais ce jour-là, alors que j'écoutais ces gamines en imaginant Gabby s'exprimer un jour comme elles, débiter les mêmes banalités avec le même vocabulaire limité, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de l'acheter tout de suite pour me griller la cervelle.
Nous avions derrière nous à peu près cinq mille ans de civilisation, vingt siècles au moins s'étaient écoulés depuis la création de la bibliothèque d'Alexandrie et une bonne centaine d'années depuis l'invention de l'avion, nous disposions aujourd'hui d'ordinateurs de poche permettant d'accéder à toutes les richesses intellectuelles du globe , mais, à en juger par la conversation des filles réunies dans cette pièce, la seule avancée notable que nous avions faite depuis l'invention du feu, c'était la transformation de « quoi » et « trop » en mots fourre-tout servant aussi bien de verbe que de nom ou d'article, voire de phrase entière au besoin.
- Si je comprends bien, aucune de vous n'était proche d'elles ?
Sept regards vides.
- D'accord, je considère que c'est non.
Silence interminable seulement troublé par les bruits accompagnant leurs changements de position.
- Hé, vous vous rappelez ce mec ? a soudain lancé Brooklyn. Celui qui ressemblait un peu à Joe Jonas, vous voyez ?
- Ah ouais, il est trop beau.
- Qui, le mec ?
- Nan, Joe Jonas, crétine.
- Moi je le trouvais zarbi.
- Ah ouais ?
- Ouais.
Je me suis concentré sur celle qui avait abordé le sujet.
- Ce mec... c'était le petit copain d'Amanda ?
Brooklyn a haussé les épaules.
- Je sais pas.
- Qu'est-ce que tu sais, alors ?
La question a paru la contrarier. Mais bon, même la lumière du soleil devait la contrarier.
- Ben, je sais pas, c'est juste que je l'ai vue avec un mec un jour, à South Shore.
- South Shore Plaza, c'est ça ? Le centre commercial ?
- Ben ouais. (Elle m'a gratifié d'un regard appuyé comme pour mieux me faire sentir toute l'absurdité de ma question.) Évidemment.
- Donc, t'étais au centre commercial et...
- Ouais, y avait moi, et aussi Tisha et Reilly. (Elle a indiqué deux autres filles.) Ils sortaient de chez Diesel quand on est tombées sur eux. Mais ils avaient rien acheté.
- Ah.
Elle s'est absorbée dans la contemplation de ses ongles, puis elle a croisé les jambes en poussant un profond soupir.
- Rien d'autre ? ai-je lancé à la cantonade.
Aucune réaction. Même pas de regards vides. Elles avaient toutes décidé d'examiner leurs ongles, leurs chaussures ou leur reflet dans les vitres.
- Bon, eh bien, merci, mesdemoiselles. Vous m'avez beaucoup aidé.
- Si vous le dites, ont répondu deux d'entre elles. 

In : Moonlight Mile / Dennis Lehane . trad. Isabelle Maillet/ Rivages-Thriller

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